Pourquoi j’ai relâché le cadre avec mon fils (et ce qu’on en paie encore aujourd’hui)
Mon fils a 21 ans. Il dort le jour. La nuit, il vit derrière l’écran de son ordinateur — c’est devenu son seul territoire. Il mange des pâtes, des tartines de Nutella, du poulet. Presque plus rien d’autre. Il boit de l’Oasis, quand il y en a. Sinon, il ne boit pas ou peu.
La lumière du jour, il ne la voit que s’il accepte de donner un coup de main au jardin. La salle de sport, qu’on faisait ensemble avec son frère, il n’y met plus les pieds depuis un an. La phobie sociale s’est installée. Plus forte qu’avant.
Les migraines sont revenues.
Il doit être carencé en vitamine D. Sans doute en pas mal d’autres choses aussi. Personne n’a vraiment vérifié.
Comment on en est arrivé là
Ça ne s’est pas installé petit à petit. Le sommeil s’est déréglé du jour au lendemain, pendant les vacances d’été, avant l’entrée en 6e — sans doute le début de la puberté. Au départ, je me suis accrochée. On est allés voir le médecin pour qu’elle repose le cadre : rituel du coucher, heure régulière, pas d’écran. À l’époque, ça ne posait même pas question — pas de téléphone, pas d’ordinateur.
Et puis la première semaine de 6e est arrivée. L’anxiété a explosé. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Ça allait trop vite pour que j’aie le temps de comprendre quoi que ce soit.
À partir de la Toussaint, il a commencé à être malade tout le temps. Une semaine par mois. Puis une sur deux. Puis presque tous les matins sont devenus terribles. Fatigue, migraines, maux de ventre, vomissements.
L’alimentation a suivi la chute. On relâchait le temps d’un virus, on essayait de recadrer ensuite — mais c’était dur. Le sommeil, lui, ne s’est jamais arrangé, cela a même empiré.
« On relâche » : le conseil qu’on a pris à la lettre
En fin de 5e, on trouve enfin une pédopsy pour le suivre. Ça dure quelques mois. Et puis en mai, elle me dit : « On arrête. Il va droit dans le mur, il n’en peut plus, votre fils. On le passe provisoirement en IEF. On relâche. »
Ok. Mais relâcher, ça voulait dire quoi, concrètement ?
Côté CMP, pas mieux. La psy était arrivée en mai dans le parcours — elle valide la pause. Puis elle se met à me dire : là, il faut relâcher la pression, madame. Et dans la foulée, dans le même entretien : là, par contre, il faut tenir plus. Ok. Mais je fais comment ? Je lui liste tout ce que j’ai déjà essayé. Elle hausse les épaules. Et elle fait un petit bruit de bouche qui veut dire : aucune idée.
Alors concrètement, j’ai fait ce que je pouvais avec ce qu’on m’avait dit. Je l’ai mis en vacances, en mode relâche totale. Il était épuisé, ça se justifiait.
À la rentrée, le même flou continue — la pédopsy, le CMP, personne n’est d’accord entre eux. On poursuit l’IEF. J’achète des livres, j’essaie de lui faire cours moi-même. Au début, impossible. Il allait trop mal pour ça.
Et puis la pédopsy part à la retraite. Pas de relève. J’appelle commune par commune, tous les jours, pour en trouver une autre. Rien. Peu après la psy du CMP finit par m’avouer qu’elle ne connaît pas la phobie scolaire, qu’elle ne sait pas comment l’aider. Retour à la case zéro.
Lui, à ce moment-là, il ne voulait plus voir personne. Moi, j’étais épuisée. Alors j’ai tout lâché — sans m’en rendre compte, en pensant que le cadre se remettrait en place tout seul, dès qu’il irait mieux. Et quand je m’en suis rendu compte, je ne savais plus comment faire.
C’est là que je suis passée moi-même par la case psy. Pour découvrir qu’un cadre, ça se tient à deux. Qu’il faut être d’accord. Sauf qu’avec mon mari, c’était compliqué. Dix ans qu’on est dedans avec le premier, quatre ans avec le second — et pour le premier, il n’a toujours pas accouché.
Ma psy m’a dit une phrase que je n’ai pas oubliée : « Si vous êtes seule à bosser et à vous remettre en question, vous ne pouvez pas tirer tout le monde vers le haut. Vous allez vous épuiser aussi. »
Pourquoi tout s’auto-alimente
On ne parle jamais d’hygiène de vie quand on est en pleine phobie scolaire. On n’a pas le temps, ni la tête à ça. Après coup, j’ai tout lu. Articles, presse, conférences en replay. J’avais repris des études de psycho par intermittence, j’ai harcelé mes profs de questions. Sauf que la théorie, ça explique. Mon fils, lui, n’en avait rien à faire de la théorie du professeur untel ou de la conférence du docteur machin. Au quotidien, ça ne change rien.
Et pourtant, c’est intéressant — une fois qu’on a compris qu’on est un être global, pas un symptôme ou une maladie isolée. Vous connaissez sans doute déjà les grandes lignes, comme moi. Mais un petit rappel, ça ne fait jamais de mal.
Quand le sommeil se dérègle, tout se dérègle en cascade. Quelques jours, deux ou trois semaines après une grippe, ce n’est pas dramatique. Mais pour un enfant ou un ado en pleine croissance, en plein bouleversement hormonal, ça peut vraiment poser problème. Le corps n’arrive plus à faire son travail de base, à s’équilibrer. Le mental et le sommeil se répondent en miroir : un enfant épuisé voit ses troubles de l’humeur s’aggraver, et un enfant qui va mal dort encore plus mal. Chacun nourrit l’autre.
Quand on n’a pas le moral, le cerveau réclame du réconfort — et le réconfort, souvent, c’est du sucre. Sauf que le sucre fait fonctionner l’humeur par pics. En chute de sucre, l’enfant tourne au ralenti, plus d’énergie pour rien. En pic de sucre, il devient excité, irritable — et selon le moment, il se fait gronder pour ça. Sa confiance en prend un coup. Sans compter les carences que crée une alimentation déréglée : elles jouent sur la concentration, la fatigue, la croissance, l’humeur. Tout, en fait.
Un mot sur les migraines — je suis migraineuse depuis l’enfance, alors je connais les liens de l’intérieur. Moins de sommeil augmente le risque de crise. Le stress aussi. Le manque d’hydratation aussi. Et il y a un piège pervers : sur le moment dormir, cela soulage la crise, on se sent mieux. Mais rester des heures dans le noir, sous la couette, sans boire, ça augmente le risque de retour de bâton quelques heures ou quelques jours plus tard. Mon ado têtu n’a toujours pas compris ça. Il a commencé son premier traitement de fond — qu’il prend quand il y pense. Autant dire presque jamais.
L’angle mort du soin médical
Un pédopsy, il y a dix ans. Un autre, il y a huit ou neuf ans. Et celui de cette année, enfin, qui a fait le courrier. Trois pédopsy, un psychiatre, notre généraliste — tous, à un moment ou un autre, se sont posé la question : et si les troubles du sommeil n’étaient pas que psychologiques ? Il aura fallu dix ans pour qu’un rendez-vous en service du sommeil se concrétise.
Déception, encore. Pour le médecin, c’est psychologique. Il faut traiter ça d’abord. Sauf que j’ai un TDAH diagnostiqué récemment, avec des troubles du sommeil qui vont avec. Deux grands-pères insomniaques. Le mimétisme peut jouer, c’est vrai — mais personne n’a jamais été accompagné là-dessus dans cette famille. J’aurais bien aimé fermer cette porte avec certitude, une bonne fois. Au lieu de ça, on repart avec l’hypothèse de départ, celle qu’on traîne depuis dix ans.
Dix ans qu’on se cogne à ce même biais du corps médical. Peu d’investigations. Les carences, jamais vérifiées. Et cette impression tenace que le chat se mord la queue, que rien ne bouge vraiment.
Il doit tenir un journal, maintenant. Sommeil, migraines, tout noter. J’ose à peine lui demander où ça en est. Mais il va bien falloir.
L’effet boule de neige qu’on attendait encore
J’avais mis beaucoup d’espoir dans ce rendez-vous. Si le service du sommeil trouvait quelque chose, et que c’était pris en charge, je comptais sur l’effet boule de neige. On traite le sommeil. La santé générale remonte un peu. Les migraines diminuent. Il retrouve un peu d’énergie — assez, peut-être, pour entendre le reste. D’abord ce qui touche au sommeil, puis le reste, petit à petit.
Pour moi, c’était une petite porte qui menait à d’autres.
Et si le service du sommeil n’avait rien trouvé, il restait une autre option : qu’un spécialiste pose les choses avec lui, autrement que moi. Une autre petite porte. Mais un effet boule de neige quand même, peut-être.
Pour l’instant, ça n’a servi à rien. Il ne voit pas l’intérêt de tenir ce journal. Ça lui paraît barbant, tout noter.
Retour case zéro. Encore.
Là où on en est aujourd’hui
Je cherche toujours un psychiatre, si possible formé à la systémie familiale. J’ai laissé un message. Je relancerai à la rentrée. Il travaille aussi avec des thérapeutes formés à ça — j’ai envoyé un mail, en espérant qu’une des deux portes s’ouvre. Une prise en charge des deux côtés, ce serait déjà beaucoup.
Tout ça, ce n’est pas pour vous déprimer. C’est pour vous dire : si vous n’avez pas encore lâché, ou pas trop, tenez bon. Ça vaut le coup. Pour lui. Pour vous aussi.
Et si vous avez déjà lâché — ne paniquez pas. Il y a des solutions. Il faut juste trouver la bonne porte.
Depuis qu’il sait que je cherche un nouveau psychiatre — le dernier, on l’a eu de septembre à avril, puis départ à la retraite, encore — recherche faite avec son accord, il y a un vrai soulagement chez mon aîné. Pour ce dernier suivi, j’ai beaucoup moins lâché. C’est loin d’être parfait. Mais il va mieux.
Se faire aider pour voir où on va. Fixer les priorités au cas par cas. S’appuyer sur ses propres forces pour tenir. Savoir lâcher quand c’est nécessaire — et savoir reprendre la main après. Seule, c’est très dur.
C’est parce que je me suis fait accompagner que j’ai tenu. Parce qu’à un moment, on est dans l’œil du cyclone. On ne sait plus où regarder pour en sortir.

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