Mon enfant profite-t-il de moi ?
Ce matin-là avait mal démarré. Quand j’avais réveillé mon fils, il avait commencé par râler qu’il ne se sentait pas bien, qu’il avait mal à la tête, qu’il avait mal dormi. Je l’avoue, je l’ai un peu secoué ce jour-là en lui disant que ça allait aller, que ça arrivait à tout le monde, mais qu’il était important d’aller au collège — qu’il avait déjà trop d’absences. Finalement, une fois debout, j’avais compris à sa tête que ça allait être un jour sans. Blanc comme un linge, mal au ventre, des nausées : c’était mort.
Je l’ai fait boire, manger quelque chose, un doliprane, et au lit. Et là, j’ai vu ce petit relâchement corporel — ce c’est bon, j’ai gagné — et pendant quelques minutes, le doute s’est installé. Est-ce que j’avais mal interprété les signes ? Est-ce qu’il s’était joué de moi ? Et quand plusieurs heures plus tard je l’ai revu souriant et en forme, ce doute m’a de nouveau questionnée.
C’était troublant, c’est tout. Ce que je vivais sans le savoir, c’est ce qu’on appelle la phobie scolaire — et le mécanisme d’évitement qui va avec.
Mais le médecin avait validé les migraines à plusieurs reprises, et je suis moi-même migraineuse — je connais les symptômes. Après quelques heures de sommeil, on peut effectivement se sentir beaucoup mieux.
À l’époque, je ne connaissais pas encore le concept d’évitement, et ce n’était pas ma priorité. Ce que je voulais, c’était pouvoir me lever le matin sans avoir la boule au ventre à l’idée de le réveiller et de revivre la même crise encore et encore.
Cette question — mon enfant profite-t-il de moi ? — ne fait pas de vous un monstre. Beaucoup de parents qui vivent le refus scolaire anxieux se la posent, surtout après des semaines ou des mois d’épuisement. Alors posons-la ensemble, sans tabou, avec toute la nuance qu’elle mérite.
Car non, votre enfant ne vous manipule probablement pas. Mais certains fonctionnements peuvent, involontairement, renforcer l’évitement. Et comprendre ça, c’est déjà avancer.
Non, la phobie scolaire n’est pas une comédie
Une peur réelle qui dépasse l’enfant
Notre cerveau est fabuleux. En cas de stress massif, il est capable de nous provoquer toutes sortes de symptômes pour assurer notre survie. Car oui, il ne fait pas la différence entre se retrouver face à un lion en pleine savane et se retrouver devant une copie d’interro de maths. Et à ce moment-là, impossible de raisonner votre enfant — il n’en est tout simplement pas capable.
Si vous avez déjà vécu une crise d’angoisse, vous comprenez instinctivement. Sinon, pensez à ce blanc total lors d’une interro, à la chaleur qui monte quand on passe au tableau. C’est exactement ce qu’il se passe : le cerveau primaire se croit en danger, et son rôle, c’est la survie. Alors il envoie tout dans les jambes pour fuir, ou il vous fige pour ne pas risquer la morsure du serpent.
Le corps parle
Tout s’emballe alors : maux de ventre, vomissements, migraines, tachycardie, fatigue extrême… Tout est possible. Et parfois, il est vraiment difficile de savoir si votre enfant a attrapé un virus ou si c’est son cerveau le coupable. Les deux ne s’excluent d’ailleurs pas.
La différence avec « sécher les cours »
C’est une distinction importante, et souvent mal comprise. Voici comment les différencier :
| Refus scolaire anxieux | École buissonnière |
|---|---|
| Reste à la maison, souffrance visible | Cache ses absences, recherche du plaisir |
| Honte et culpabilité fréquentes | Opposition plus assumée |
| Anxiété massive | Recherche de liberté |
Si vous vous posez encore la question, j’en parle en détail dans cet article : Phobie scolaire : caprice ou vraie souffrance ?
Alors pourquoi a-t-on parfois l’impression qu’il profite ?
Le soulagement devient un refuge
Quand la douleur et la peur sont trop fortes, le cerveau de votre enfant provoque des symptômes qui lui permettent d’obtenir ce qu’il cherche : rester à la maison. Une fois obtenu ce soulagement, le stress redescend — et notre enfant se sent tellement mieux qu’on se demande parfois s’il ne mérite pas un Oscar.
Ce n’est pas du calcul. C’est un mécanisme d’évitement anxieux : éviter = soulagement immédiat. Le cerveau apprend, enregistre, et recommence.
Ce que je n’avais pas compris à l’époque : en cédant, je renforçais l’évitement. Son cerveau se jouait de nous. Et en lui provoquant des symptômes — maux de ventre, migraines — cela lui permettait rester à la maison. Du coup, il était soulagé. Mais je ne l’aidais pas à affronter ce qui lui faisait peur. Et moins il allait en cours, plus c’était dur d’y retourner.
Où trouver le juste milieu quand on est épuisé(e) ? Entre entendre sa souffrance et le pousser à se dépasser ? C’est là que des thérapies comme la TCC (thérapie comportementale et cognitive) peuvent vraiment aider — nous, les parents, autant que l’enfant — en travaillant sur des expositions graduelles : une petite dose de challenge, répétée, jusqu’à ce que le cerveau comprenne que le ciel ne lui tombe pas sur la tête.
Le piège du confort à la maison
Dans l’épuisement, beaucoup de familles glissent progressivement vers un fonctionnement de survie. Ce n’est pas un jugement — c’est une réalité. Écrans illimités, sommeil décalé, rythme totalement inversé, plus aucune contrainte… Nous mettons souvent du temps à comprendre qu’avec toute notre bonne volonté, nous aggravons parfois le cercle vicieux de l’anxiété.
Pourquoi cela complique le retour
Plus nous lui permettons de rester à la maison, plus l’école devient une source d’anxiété, de fatigue, de souffrance. Et parfois, il y a même une vraie perte de sens pour lui à y retourner. Le fossé se creuse, doucement, sans qu’on le voie vraiment venir.
Pourquoi les parents finissent par douter
L’épuisement change le regard
Plus ça dure, plus nous nous épuisons. Souvent, notre enfant change au fil des semaines : lui qui était souriant ne l’est plus, lui si sociable se renferme, il dort mal, mange moins bien. Il est tentant de lâcher de plus en plus prise et de se dire que c’est la bonne solution. Et parfois c’est le cas — ce qui rend notre capacité à choisir d’autant plus difficile.
Le regard des autres fait mal
La famille qui juge. Les enseignants qui se permettent des remarques franchement déplacées. Le médecin parfois, non formé sur le sujet, qui sous-entend que c’est vous le problème. Le conjoint qui dit que vous êtes bien trop coulant(e). Les autres enfants qui crient au favoritisme. Et si en plus le comportement de votre enfant a un impact direct sur le reste de la famille… c’est le pompon.
La culpabilité parentale
Ce regard extérieur renforce vos propres doutes. Il vous pousse parfois aux extrêmes — comme le traîner de force à l’école, ce qu’on regrette très vite, parce que cela entame la confiance. Et la confiance est absolument primordiale pour avancer ensemble pendant cette épreuve.
Comment aider son enfant sans s’oublier ni nourrir l’évitement
Garder un cadre rassurant
Je vais peut-être enfoncer des portes ouvertes, mais le rappeler ne fait jamais de mal — et j’en parle en connaissance de cause, c’est une erreur que j’ai faite et que je rame encore à corriger.
Votre enfant a besoin de stabilité, de routine, de repères. Cela veut dire : des horaires de sommeil réguliers, un minimum de règles maintenues (politesse, respect, participation aux tâches du quotidien comme remplir le lave-vaisselle ou mettre la table). Ça peut paraître impossible dans certaines périodes, mais accrochez-vous. Il se sent déjà différent, en décalage — cette normalité l’aide à se construire.
Parfois il faudra lâcher un peu, mais toujours à court terme et de façon explicite : « Ok, tu as une migraine aujourd’hui, je prends ton tour. Mais dès que tu iras mieux, tu reprends le rythme. »
Réduire le « mode vacances »
S’il reste à la maison, c’est qu’il ne va pas bien — mais quand les jours d’école deviennent anecdotiques, il va falloir poser un cadre. En fonction de son âge, cela peut concerner les temps d’écran, l’usage des réseaux sociaux, le rappel qu’il n’est pas en vacances. Tout cela dépend aussi de votre présence à la maison, de celle d’un autre adulte, et surtout de son état de santé du moment.
C’est là qu’être accompagné(e) aide vraiment à trouver sa propre voie, à son rythme.
Maintenir un lien avec les apprentissages
La scolarité est obligatoire, et son cerveau en a besoin. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Le jour où mon fils a déclenché une crise de panique en ouvrant un cahier, j’ai compris qu’il allait falloir être créative.
Si les absences sont répétées mais que votre enfant maintient encore un lien avec son établissement, celui-ci doit vous faire passer les cours. Si les absences deviennent trop importantes, un CNED partagé peut permettre de conserver ce lien tout en complétant certaines matières à distance. Et parfois, le CNED sera votre seul support — soyons honnêtes, ce n’est pas l’idéal, mais ça tient la route.
N’hésitez pas à innover : des vidéos type C’est pas sorcier, des chaînes YouTube bien faites pour les sciences ou l’histoire, des petits exposés s’il en a envie, la lecture partagée, les maths glissées dans une recette de cuisine… Adaptez-vous à son énergie et à la vôtre.
Préserver la relation parent-enfant
Les guerres permanentes détruisent le lien. Parfois, il faut déléguer, passer le relais — peut-être peut-il aller au cinéma ou dans un musée avec ses grands-parents ? Profitez-en pour prendre l’air, faire une sieste, être avec vos autres enfants, sans culpabiliser. Vous serez d’autant plus armé(e) pour tenir le choc.
Pour conclure
Votre enfant ne profite probablement pas de vous. Il essaie surtout d’échapper à une souffrance qu’il ne sait plus gérer. Son cerveau ne fait pas ça en conscience — il utilise ce qui a fonctionné, ce qui lui a permis d’éviter ce qui lui fait peur.
Mais comprendre sa souffrance ne veut pas dire laisser l’anxiété organiser toute la vie familiale. Il vous faudra trouver ce juste milieu : j’entends ta douleur, je ne la minimise pas — mais je ne peux pas te laisser te terrer au fond d’un trou.
N’attendez pas trop longtemps avant de demander de l’aide. Pour mon fils, la TCC a mis du temps à se mettre en place, mais elle l’aide vraiment à sortir de sa grotte. Il existe d’autres thérapies — certaines conviennent, d’autres pas, parfois c’est une question de timing ou de profil. L’essentiel, c’est de trouver la bonne personne pour lui, et pour vous.
On avance toujours mieux à plusieurs. Prenez soin de vous, prenez soin de lui, de votre famille. Et aimez-vous chaque jour.

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6 jours
Taggedaccompagnement parental, anxiété scolaire, déscolarisation, phobie scolaire, refus scolaire anxieux